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2.11.2016


   Au signal, les légionnaires sont sortis de leurs trous, tous ensemble. Ils ont commencé à avancer, en ligne, pas à pas, comme si un tambour scandait leur marche, un gros tambour de bronze sur lequel cognait la mort, à grands coups, dans le ciel lourd et bas. Les oreilles n'entendaient pas le tambour, c'est dans le ventre qu'il résonnait. Les légionnaires avançaient toujours du même pas, sans se baisser, sans jamais ralentir ni presser leur marche. Les balles sifflaient, les obus de mortier les écrasaient. ils ne se retournaient même pas quand le copain tombait, les tripes hors du ventre ou la tête en bouillie. Leurs mitraillettes sous le bras, s'arrêtant pour lâcher posément une rafale, ils continuaient pas à pas, le visage vide. Il y avait beaucoup d'Allemands; c'étaient eux qui donnaient le ton. Les viets tiraient tant qu'ils pouvaient, comme des fous. Je m'imaginais à leur place, il faut toujours s'imaginer à la place des autres pour faire la guerre...bouffer ce qu'ils bouffent, baiser leurs femmes et lire leurs livres... C'était la mort qui s'avançait vers eux, la mort glacée qui habitait les grands Blancs désespérés aux cheveux de paille, aux grands corps solides et dorés. Le tambour de bronze sonnait de plus en plus fort dans les ventres. Les légionnaires arrivèrent jusqu'aux lignes, impassibles, toujours du même pas tranquille, lâchant leurs rafales, lançant avec une précision mécanique leurs grenades dans les trous.

   "Les Viets furent pris de panique; ils abandonnèrent leurs armes et voulurent s'enfuir, mais les autres les tiraient comme des lapins - sans haine, j'en suis certain et c'était pire que la haine... cette marche cadencée et inexorable. Les légionnaires ont mis plusieurs minutes avant de reprendre un visage humain, avant qu'un peu de sang revienne à leurs pommettes, avant que ce démon glacé les quitte. Alors quelques-uns se sont effondrés - ils n'avaient même pas senti qu'ils étaient blessés. C'était splendide cette attaque, bouleversant, mais ça ne me plaisait pas du tout. Un bataillon sur deux était resté sur le terrain. J'aurais fait le travail avec dix fois moins d'hommes.

"Pour rien au monde je n'aurai voulu commander ces légionnaires. Moi je veux des types qui espèrent, qui veulent gagner parce qu'ils sont les plus agiles, les mieux entraînés, les plus malins, et qu'ils tiennent à leur peau. Oui je veux des soldats qui aient peur et qui ne s'en foutent pas de vivre ou de mourir. Les délires collectifs, très peu pour moi. C'était peut-être ça, Verdun.

Mestreville baissa la tête, il essayait à travers ses souvenirs maquillés, transformés, d'ancien combattant perpétuel de se souvenir de ce qu'avait été Verdun.
 Non, ce n'était même pas ça: une lourde masse humaine, engluée de boue, chargée comme des bourricots que l'on poussait en avant. Elle était tellement résignée, tellement fatiguée, à ce point abrutie qu'elle se laissait faire. 

                                                                               Les centurions. Jean Lartéguy. 1960 

2.07.2016

Kao Bang

   Roman? Tranche d'histoire? Déclaration d'amour aux lézards qui sautent du Dakota? Ce livre est
un mix de tout ça. Jean Lartéguy a été militaire dans l'armée française de libération puis reporter de guerre à une époque où le journalisme voulait sûrement dire quelque chose. De l'Indochine à l'Algérie, il a suivi les chiens de guerre de la France: Les paras. 


   Acteurs d'une décolonisation douloureuse, soldats d'élites d'un autre temps, ils deviendront vite la solution et le problème de ces conflits de libération nationale. L'état français promettant à ses colons et aux populations "amies" qu'il ne les abandonnera pas, son armée, chantre de la civilisation occidentale protègera à coups sûr nos lointains cousins expatriés et ramènera à la raison les quelques brebis égarées indigènes qui ont cru bon de croire au communisme ou à la liberté des peuples de disposer d'eux mêmes. A croire qu'après la branlée record orchestré par les teutons sur la Mère patrie nous avions plutôt intérêt à garder debout les restes de l'empire tricolore. C'est donc dans les effluves tropicales que commence ce roman. 

   On assiste direct au génie militaire français qui avait décidé de faire de la cuvette de Diên Biên Phu le rempart sur lequel le vietminh  viendrait exposer sa théorie fumeuse sur l'essor de l'homme nouveau débarrassé du colonialisme sanguinaire et du capitalisme européen. Autant vous dire que du côté de l'état major on était pas trop inquiété par une bande de bridés qui venaient de se farcir les 12 tomes des meilleures punchlines de Marx & Mao et qui avaient décidés de renverser l'ordre établi avec des bicyclettes aux sacoches remplies de riz périmé. Pas de bol, le vietminh c'est un peu le mix de tout ce qu'y avait besoin dans ce Koh-lanta asiatique: Discipline de fer, don de soi à l'extrême, fanatisé comme Dolph Lundgren dans le scorpion rouge, bref il méritait peut être une bonne côte chez les bookmakers d'Hanoï. Le résultat c'est une grosse tannée et le corps expéditionnaire français qui finit prisonnier des viets après un combat à la Fort Alamo.

    Pour les soldats français commence la longue marche de 700 km à travers la jungle qui les conduira dans les camps de rééducation communiste. Pas vraiment le Club Med mais c'est déjà mieux que les centaines d'agonisants qu'on laisse crever bouffés par les moustiques et la dysenterie dans les fossés vaseux. Hô Chi Min a déjà gagné et les gesticulations contradictoires des politicards français n'y pourront plus rien. Le baroud d'honneur des combattants au béret rouge s'est achevé dans le sang et la boue. Pour les prisonniers commence alors une nouvelle vie kafkaïenne rythmée par des autocritiques humiliantes où l'on s'invente des crimes contre le peuple vietnamien pour faire plaisir à la propagande et épater les copains. La vie du camp renforcera les liens sacrés qui s'étaient crées au coeur des combats. Les paras sont une famille, ils le resteront. 70% des prisonniers de Diên Biên Phu ne reviendra pas de la marche forcée et de l'emprisonnement. Pour les autres le retour au pays est une mince consécration.

   La France n'accueille pas ces soldats comme des héros, les politiciens ont réussis à leur faire porter le chapeau de leur totale incompétence. Ceux qui se sont sacrifiés peuvent bien pourrir dans les rizières, l'aventure militaire ne fait plus bander les foules et les paras symbolisent ce virilisme patriotique un peu trop caricatural que plus personne ne veut voir. Retour à des vies civiles mornes et ennuyeuses. Les lions sont sortis des cages en bambous mais se retrouvent à nouveau enfermés dans les codes de savoir vivre qui régissent le quotidien de l'hexagone. Vaste plaisanterie que de croire qu'ils arriveront à s'en satisfaire. La mer calme de Méditerranée n'arrive déjà plus à freiner les ardeurs des fellaghas qui brûlent les fermes des grands propriétaires et égorgent hommes, femmes et enfants dont le tort est d'être colon. L'Algérie, voilà ce que sera leur nouvelle grande aventure.

   Les paras contrairement aux généraux de couloir, à l'etablishment gradé des donneurs d'ordre et des traîtres en tout genre ont compris de leur expérience indochinoise que seule une armée révolutionnaire peut gagner, que la guerre se doit d'être brutale, sans pitié mais surtout animé par des soldats qui sont prêts à tout pour vaincre. Malheur aux vaincus, le reste n'est que branlette d'état major. L'Algérie n'est donc pas en guerre, c'est juste un bourbier indéfinissable où des dizaines d'appelés finissent étendus le corps en direction de la Mecque et avec leurs parties génitales dans la bouche, spécialité locale des années 50 pas vraiment mentionnée dans le guide du Routard. L'armée française et son protocole de défilé est inefficace dans le djebel, les rebelles sont comme des poissons dans l'eau et la gourde franchouillarde se tarit dangereusement. Comme pour l'Indochine, les gouvernements français se succèdent et se vautrent  dans une incohérence fatale pour des centaines de victimes civiles, rebelles et militaires.Les paras encore une fois sont appelés à la rescousse.

   Les politiciens ont peur d'ouvrir la boîte de Pandore mais face à la gravité des "évènements" feront pleuvoir les parachutes sur le djebel. Le béret rouge est remplacé par la casquette à double visière, vestige d'un stock de l'Afrika korps, les paras ont de l'humour. Par contre sur le terrain c'est autre chose, ils acceptent de faire le sale boulot que la France n'ose souhaiter mais à laquelle elle laisse une carte blanche bien cynique. La vengeance est de mise, peu de prisonniers et ceux qui le sont le regrettent vite. La guerre d'Algérie prouvera une fois de plus qu'il n'y a pas de guerre propre, qu'il n'y a pas de gentils et de méchants. Que le poseur de bombes ou celui qui largue son napalm de son avion sont les deux faces d'un même massacre, même si l'un combat pour son indépendance et que l'autre n'a pas vraiment la même opinion.

   Jean Lartéguy est clairement fasciné par les paras. L'attitude de ces grandes gueules en uniformes qui n'hésitent devant rien, de cette fraternité quasi mystique qui relie chacun de ces soldats. Volontaires pour les coups durs et prêts à tous les sacrifices, où les gradés vont à l'assaut avec leurs hommes, escadrons révolutionnaires au service d'un état réactionnaire. Il se fait l'avocat des atrocités, des exactions, c'est la guerre! Pour lui les paras sont là pour ça qu'on le veuille ou non.

   Ce bouquin est une épopée militaire plus qu'une leçon d'histoire. Recommandé bien évidemment!