6.16.2016

   L'histoire qui maintient en vie la mémoire des mouvements populaires suggère de nouvelles définitions du pouvoir. Traditionnellement, on considère que quiconque possède la puissance militaire, la fortune, la maîtrise de l'idéologie officielle et la suprématie culturelle détient le pouvoir. Mesurée à cette aune, la résistance populaire ne paraît jamais assez forte pour survivre. Pourtant, les victoires inattendues des rebelles - même les victoires momentanées - démontrent la vulnérabilité des soi-disant puissants. Dans un système extraordinairement sophistiqué, les élites au pouvoir peuvent se maintenir sans la soumission et la loyauté des millions de gens à qui l'on accorde, en échange de ce service, de bien maigres récompenses: les soldats, la police, les enseignants, les hommes d'église, les fonctionnaires et les travailleurs sociaux, les techniciens et les ouvriers, les médecins, les hommes de loi, les infirmières, les travailleurs des transports et des communications, les éboueurs et les pompiers. Ces gens - les catégories dotées de quelques privilèges mineurs - sont pris dans une alliance avec les élites. Ils forment, en quelque sorte, la "garde prétorienne" du système, véritable digue entre les classes les plus favorisées et les classes les plus pauvres. S'ils cessent d'obéir, le système s'effondre.

   Cela ne pourra arriver, me semble-t-il, que lorsque tous ceux d'entre nous qui sont un tant soit peu privilégiés et vaguement à l'aise financièrement réaliseront que nous sommes comme les gardiens de la prison d'Attica pendant l'émeute des prisonniers: éminemment sacrifiables. C'est à dire que le système, quelle que soit la manière dont il nous récompense, est parfaitement capable en cas de nécessité et pour conserver le contrôle de la situation de se débarrasser de nous.

   Aujourd'hui certaines données nouvelles sont si évidentes qu'elles pourraient entraîner de notre part le renoncement total à notre loyauté envers le système. A l'ère atomique, les nouvelles conditions technologiques, économiques et militaires rendent de plus en plus difficiles pour les gardiens du système que sont les intellectuels, les propriétaires, les contribuables, les travailleurs qualifiés, les professions libérales et les fonctionnaires d'échapper à la violence (aussi bien physique que psychologique) infligée aux pauvres, aux noirs, aux criminels ou à l'ennemi extérieur. La mondialisation de l'économie comme les mouvements de réfugiés et de travailleurs immigrés à travers les frontières font qu'il devient plus difficiles pour les populations des pays industrialisés d'ignorer la faim et la maladie qui frappent les pays pauvres.

   Dans  ces nouvelles conditions de technologies meurtrières, nous devenons tous les otages de la marche forcée économique, de la pollution généralisée et des guerres incontrôlables. Les armes atomiques, les radiations, l'anarchie économique ne font pas de distinction entre les prisonniers et les gardiens du système, et ceux qui sont aux commandes ne seront pas plus scrupuleux au moment de prendre une décision. on ne peut oublier la réponse de l'état-major américain lorsqu'on l'informa qu'il y avait sans doute des prisonniers de guerre dans les environs de Nagasaki: "Les cibles initialement prévues pour l'opération demeurent inchangées."

   On constate des signes d'un mécontentement croissant au sein de la garde prétorienne du système. On nous déclarait régulièrement que les pauvres et les ignorants formaient le gros des bataillons de ceux qui ne votaient pas, exclus d'un système politique qui, pensaient-ils, se moquait bien d'eux et sur lequel ils n'avaient pas beaucoup d'influence. Aujourd'hui, cette désaffection s'étend aux familles qui vivent au-dessus du seuil de pauvreté. Ce sont les travailleurs blancs, ni riches ni pauvres mais insatisfaits de l'insécurité économique, mécontents de leur travail, inquiets pour leur environnement et hostiles au gouvernement - en une combinaison de racisme et de conscience de classe, de mépris pour les pauvres et de méfiance vis-à-vis des élites et, de ce fait, ouverts à toutes les solutions qui se présenteraient à gauche comme à droite.

Une histoire populaire des Etats-Unis. Howard Zinn.

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